Remise du Cristal CNRS à Stéphane Pouyllau
Dernière modification le 25 février 2011.
Le 26 octobre dernier, Stéphane Pouyllau, ingénieur d’étude au CNRS, responsable du pôle Digital Humanities au TGE Adonis et du Centre National pour la numérisation de sources visuelles (CN2SV) recevait des mains de Bruno Laurioux, Directeur de l’Institut des Sciences Humaines et Sociales, le cristal du CNRS.
Retrouvez en ligne les discours, les photos de la cérémonie qui s'est tenue à la délégation régionale de Paris A (Ivry-sur-Seine).
Cette distinction récompense, chaque année celles et ceux qui par leur créativité, leur maîtrise technique et leur sens de l’innovation contribuent au sein de l’organisme - et aux côtés des chercheurs - à l’avancée des savoirs et à l’excellence de la recherche Française.
En présence de Alain Mangeol, Délégué Régional de la délégation Paris A, qui organisait la cérémonie, Jacqueline Carroy, Directrice du Centre Alexandre Koyré, Unité mixte de recherche à laquelle est adossée le CN2SV, Yannick Maignien, Directeur du TGE ADONIS, a rappelé combien ce cristal était d’abord « la reconnaissance de la pleine existence des humanités numériques au sein des Sciences Humaines et sociales ».
Nous publions ici de larges extraits de son discours :
« Au sein de notre équipe, Stéphane Pouyllau est responsable du Pôle « Humanités numériques ». Par ce terme, c’est l’ensemble des compétences, outils et pratiques numériques nécessaires aux chercheurs qui se trouve désigné. Importé des pratiques et catégories anglo-saxones, ce terme de « Digital humanities » a au moins la vertu d’associer, ou du moins de faire co-exister l’humain et le numérique. D’équiper en numérique les sciences humaines, mais aussi d’humaniser la révolution numérique en plein développement. Et c’est bien la mission de Stéphane, associer, impliquer les chercheurs à la réalisation de l’infrastructure (… ).
(…) Dans le champ des sciences humaines et sociales, la diversité des données, des corpus, des méthodes et des modes de diffusion des résultats est telle que la gageure de maîtriser les outils informatiques semble hors de portée. Or, c’est bien ce que réussit à faire Stéphane Pouyllau, brillamment, en dégageant une méthodologie de travail adaptée aux exigences des équipes de recherche les plus diverses. Il l’a montré au sein d’un laboratoire d’histoire des sciences, au plus près de Corpus de manuscrits ou de documents visuels. Il le démontre maintenant avec une grande efficacité au sein du projet du TGE au contact d’équipes de toutes les disciplines des SHS.
Il n’y a pas eu besoin de transition pour que Stéphane Pouyllau fasse siennes les principales préoccupations du TGE : Interopérabilité, Mutualisation, Collaboration.(…) »
Yannick Maignien a ensuite rappelé les différents projets du TGE pour lesquels l’implication de Stéphane Pouyllau a été décisive :
- Préparation du Cahier des charges, pour la phase de réalisation de la plateforme ISIDORE
- Réalisation de la base NUMES, d’inventaire des projets numériques de l’enseignement supérieur et de la recherche, en coproduction avec l’ABES
- Extension des archives ouvertes vers les archives multimedia, MEDIAHL, avec le CCSD
- Archivage des données orales, au sein d’une large équipe composée du CINES, du CRDO, du CC IN2P3, réalisation qu’il vient de présenter devant la Direction des Archives de France -*Organisation d’une grille de calcul sur les données 3D de l’archéologie, avec Robert Vergnieux
- Suivi de projets sur la mise en œuvre de l’EAD, dans le domaine des archives
- Développement de projets par le géo-référencement, avec l’ENS, ou sur la re-documentarisation des archives de Plozevet, avec Bernard Paillard par exemple.
(… )Mais toutes ces compétences techniques et informatiques ne seraient rien si Stéphane Pouyllau ne démontrait dans les différents projets que les humanités numériques sont aussi et peut-être d’abord une compréhension cognitive de données culturelles, sociales, patrimoniales d’une richesse et d’une complexité sémantique évidentes.
Stéphane Pouyllau démontre cette aptitude par la clarté pédagogique dont il fait preuve envers les chercheurs, des équipes qui souvent viennent convaincues de l’excellence spécifique de leur projet et pas toujours avec le souci de la normalisation, ou de la généricité de leurs méthodes … Inutile donc de souligner toute la rigueur, sinon l’opiniâtreté dans ce travail pour convaincre des collègues porteurs de projets souvent excellents mais parfois engagés avec de mauvaises méthodes, quelque fois à contre courant des croyances mises dans des solutions spécifiques ou propriétaires.
Mes collègues ont déjà indiqué que la famille universitaire dans laquelle Stéphane a grandi y est pour beaucoup. Stéphane Pouyllau a été à la dure école de formation des archéologues, et s’il est une discipline qui requiert et enseigne l’humilité, la rigueur, la persévérance, la précision, par exemple lors de fouilles, c’est bien celle-là. Stéphane Pouyllau est un peu comme un archéologue numérique : il décortique, analyse, isole des éléments discrets et n’est pas satisfait tant qu’il ne parvient pas à constituer les isolats suffisamment génériques pour correspondre à de bonnes pratiques de traitement.
Au fond, Stéphane Pouyllau montre que dans les impératifs d’interopérabilité, il s’agit tout autant de lever des obstacles techniques, de formats ou de normes de métadonnées que de convaincre des équipes d’avoir une réelle volonté scientifique de partage, d’échange, et de collaboration. En bref d’avoir un langage commun. Comme le dit John Unsworth, il y a des « primitives » communes dans les digital humanities : découvrir, annoter, comparer, référer, exemplifier, illustrer et représenter. Dix ans avant, Jacques Virbel, avec Mario Borillo, à l’IRIT de Toulouse avait déjà énoncé ces primitives numériques communes : marquer, annoter, prospecter et structurer. Ce travail innovant s’inscrit dans la série déjà longue des « digital humanities » à la française, tradition qui sert de référence, depuis André Robinet en philosophie, en passant par Paul Imbs du Trésor de la langue française, ou par Jean-Claude Gardin en archéologie.
A ces qualités s’ajoutent celles d’une sûreté d’expertise. Stéphane a déjà une longue expérience de ce qu’a été la publication sur le Web, de l’édition HTML des années 90 ; une robuste expérience des formes collaboratives du Web 2.0, des outils et technologies dédiés au réseau de travail, comme MonCarnet2.0 ; et enfin un enthousiasme ouvert par les possibilités actuelles du Web de données, des premières réalisations du Web sémantique (…)".
Et de conclure : « (…) Si je voulais résumer ces quelques remarques, je dirais que Stéphane Pouyllau est pris dans le paradoxe d’une exigeante générosité : Générosité parce que le numérique permet une ouverture, un partage, une mise à disposition sans égale des données et résultats des sciences. Et les différentes communautés des sciences humaines et sociales, chercheurs, documentalistes, informaticiens reconnaissent pleinement ces qualités rares de Stéphane. Mais cette générosité n’est possible qu’en souscrivant à un corpus de règles taillées dans la contrainte de la programmation des machines, au strict respect des standards et à la responsabilité de bonnes pratiques, indispensables pour pouvoir modéliser tant de richesse sémantique.
Comme le montre le livre d’Emmanuel Hoog, PDG de l’INA, « Mémoire année zéro » , avec le numérique la connaissance n’est plus –uniquement- la résultante de données analogiques rares, fonction de capacités d’archives à réunir ou de documents conservés à interpréter, répertoriés dans les limites des contraintes matérielles et humaines. L’accès à cette rareté justifiait l’excellence, et par la même la hiérarchie académique. Il y a quelques années seulement, n’étaient communiqués que les résultats publiés, édités. Aujourd’hui, ce sont les données primaires, les processus, autant que les apparats critiques qui sont d’emblée échangés, mis en partage, en open access, obligeant les communautés à de nouvelles règles de comportement. La connaissance semble aujourd’hui surabondante par l’information et les données numériques rendues disponibles par des protocoles universels, ou du moins en passe de l’être. A l’inverse, aujourd’hui chercher c’est d’abord trier, éliminer ordonner et conjurer une bulle mémorielle qui risque de nous submerger. Les connaissances scientifiques ont et auront un rôle majeur dans cette restriction du sens sans laquelle il n’ y a pas d’intelligibilité. A la fin des « Mots et des choses » Michel Foucault avait prédit « que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable ». Actuellement, le risque est de le voir s’effacer comme un visage de silicone. (…) ».
(c) CNRS Photo : Nicole Tiget